Il y a quelques temps, Denise Bombardier publiait la chronique qui suit, à propos de la grève des étudiants de novembre dernier.
Étudiante au baccalauréat en études littéraires à l’UQAM, Julie Nadeau Lavigne, lui répondait quelques jours plus tard… dans une lettre qui ne fut pas publiée par le Devoir.
La lettre de Julie suit le texte de Mme Bombardier.
Le Devoir
IDÉES, samedi, 17 novembre 2007
Désolante routine
Bombardier, Denise
Le mot ne s’applique pas qu’aux aléas de la vie amoureuse. Il n’est pas réservé uniquement aux aspects négatifs du travail. Il est au coeur de la vie politique et sociale. Dans cette optique, les manifestations étudiantes de cette semaine, avec leur lot d’agitation et de bêtises délinquantes, appartiennent à une routine estudiantine.
On s’ennuie, on cherche l’émoustillement, on revêt l’uniforme de l’exploité social et du redresseur de torts, on n’a pas réglé ses problèmes avec l’autorité, on croit à l’abolition des droits de scolarité comme les générations précédentes ont cru tour à tour au peace and love, au karma, à la révolution sexuelle et à l’exploitation de l’homme par l’homme, et on descend dans la rue fiévreux, vaguement inquiets, et on se prend pour des moines birmans qu’on a vus sur YouTube. Cela déplaira suprêmement aux adorateurs jeunistes et à ceux parmi les jeunes qui estiment qu’on doit les idolâtrer en vertu de leur âge, faute de quoi on appartient au camp des vieux méprisants, mais cette descente dans les rues relève de l’enfantillage réactionnaire de privilégiés qui pratiquent le nombrilisme social.
S’il n’est pas facile d’être jeune de nos jours, comment qualifier l’époque où, à 25 ans, les garçons et les filles étaient déjà parents de deux ou trois enfants qu’ils avaient la responsabilité de faire vivre? Le père travaillait, avait peu de temps pour épanouir son «moi» dans des loisirs divers, et les mères n’avaient pas de psychologues pour les éclairer sur la façon de développer leur «estime de soi». À 20 ans, on était adulte, au sens de «responsable», et on rêvait qu’un jour nos enfants auraient une vie plus facile. À vrai dire, ces générations ont tellement rêvé l’avenir qu’une partie d’entre elles s’est refusée à contrarier et à contraindre ses propres enfants, avec le résultat qu’elle n’a pas su les élever pour faire face aux réalités de ce monde contemporain rempli de contradictions.
Quand on a appris que tout nous est dû, que le «système» est pourri, que toute autorité est symbole d’exploitation, qu’une institution comme l’université est un instrument de domination capitaliste, qu’entre un recteur et George W. Bush il n’y a qu’une différence de degré dans l’horreur, quand on estime que la société doit payer nos études sans contrôle excessif de la qualité du rendement, on descend dans la rue pour que la répression policière se mette en branle et que, tachés de sang, on crie à la dictature. C’est peu dire qu’on se fiche des autres étudiants, ces confrères aliénés et futurs exploiteurs du système pourri, qui éprouvent peu d’enthousiasme devant notre saine révolte.
Eh bien, y en a marre de ces plaintes appuyées sur des statistiques tronquées ou complaisantes à propos des conséquences catastrophiques d’un dégel des droits de scolarité sur les inscriptions. Avec le plus bas taux de droits au Canada, le nombre d’étudiants universitaires au Québec n’est pas supérieur à celui des autres provinces, ce qui démontrerait qu’il n’y a pas de cause à effet direct entre le prix de la scolarité et la fréquentation universitaire. Des étudiants crient leur indignation au dégel des droits, à hauteur de 50 $ par semestre; d’autres, au nom de leur droit à l’éducation, exigent l’abolition pure et simple de ces mêmes droits, et tous ces jeunes donnent à penser qu’ils sont des victimes alors qu’ils constituent les privilégiés de leur génération, dont les trois quarts n’accèdent pas au niveau universitaire.
Dans la rue, nous sommes face à un lobby de jeunes qui enrobent un discours d’arrière-garde construit sur leurs intérêts particuliers en un prêchi-prêcha où il est question, pêle-mêle, de démocratie, de répression politique et policière, de combat contre l’injustice et d’inégalités sociales. Oui, il y a un sous-financement universitaire; oui, il y a eu incurie et une gestion irresponsable à l’UQAM; mais qui peut croire que c’est dans ces manifestations où s’expriment des indignations gonflées à l’hélium idéologique par des professeurs complaisants dont la lecture sociale s’inspire de la gauche périmée que se trouve la solution aux vrais problèmes de l’enseignement supérieur?
Ces obsédés du gel des droits de scolarité ou de leur abolition sont de mauvais citoyens dans la mesure où ils refusent de faire un léger effort personnel supplémentaire afin de financer l’université comme les autres contribuables. Ces jeunes à qui tout est dû croient aussi à l’assistanat et se fichent bien de ceux qui les suivent. «Après moi le déluge!» pourrait être leur slogan. Faut-il rappeler cependant qu’ils ont eu des maîtres à penser avec ces professeurs baby-boomers, le coeur à gauche dégoulinant de bien-pensance, fonds de retraite et sécurité d’emploi bien encastrés à droite? Ceux-ci ont prémuni leurs étudiants contre tous les salauds de la Terre boursicoteurs, spéculateurs et créateurs d’emplois, aliénants, il va sans dire.
Enfin, n’oublions pas que la majorité des étudiants universitaires proviennent toujours des strates sociales supérieures et qu’en les mettant si peu à contribution pour le financement de l’université, l’État favorise ces mêmes classes supérieures au détriment des jeunes des classes défavorisées. Pour employer le langage des forces vives descendues dans la rue ces derniers jours, on pourrait dire que l’État perpétue l’exploitation des pauvres par les plus riches. C’est ce qu’on appelle l’effet pervers.
http://www.ledevoir.com/2007/11/17/164736.html
En réponse à la chronique de Denise Bombardier, « Désolante routine », publiée dans le Devoir des samedi 17 et dimanche 18 novembre 2007.
Mme Bombardier,
Suite à la lecture de votre chronique de samedi dernier, permettez-moi de vous annoncer que vous gagnez la palme du mépris envers les étudiants, et ce haut-la-main. Lors des deux dernières grèves auxquelles j’ai participé en tant qu’étudiante à l’UQAM (la précédente étant celle de 2005 pour protester contre les coupures effectuées dans le système d’aide financière), rarement ai-je eu l’occasion de lire un texte aussi blessant, drapé de surcroît dans une mauvaise foi inouïe. J’aimerais vous expliquer, en deux points brefs, pourquoi votre chronique m’apparaît d’abord comme un dénigrement pur et simple des étudiants grévistes et ensuite comme une simplification à outrance des facteurs qui ont entraîné la grève.
En quoi votre chronique était-elle méprisante ? Je commence en vous citant : « on se prend pour des moines birmans qu’on a vus sur YouTube ». Réalisez-vous que, nombreux parmi les grévistes et les manifestants, il y avait des étudiants en histoire, en science politique, en philosophie, c’est-à-dire des gens plongés dans l’étude et l’analyse de la société et de la conscience que cette société a d’elle-même ? Comment pouvez-vous associer ces personnes à des incultes abonnés à Internet qui ne doivent leur connaissance des récents événements en Birmanie qu’à un site de partage de vidéos ? Ce faisant, vous catégorisez un peu trop facilement, mais surtout vous rabaissez de manière tout à fait gratuite des citoyens qui ont fait un choix réfléchi en choisissant de manifester leur désaccord face au dégel des frais de scolarité. Votre rhétorique amène vos lecteurs à penser qu’en effet, les étudiants qui manifestent ne sont qu’une pâle copie de ces moines qui manifestent au risque de leur vie pour la démocratie ; qu’ils ne font que singer d’autres mouvements de protestation et que leur propre cause ne vaut pas la peine d’être défendue. Je le répète, ce type de discours m’apparaît tout à fait malhonnête.
D’autre part, cette grève qui vient de se terminer peut essuyer de nombreux reproches, mais pas pour les raisons que vous croyez. Permettez-moi de vous exposer ma vision des choses, en tant qu’étudiante. Des deux grèves que j’ai connues, même si elle fut la plus courte, celle-ci fut la plus sale des deux, la plus décevante. J’ai vu des étudiants franchir des « piquets de grève », c’est-à-dire essayer d’obtenir que le cours ait lieu même si la moitié de la classe, respectueuse du choix démocratique fait en assemblée générale, était absente. J’ai vu une administration, celle de l’UQAM, nier elle aussi l’autorité des choix faits en assemblée générale en qualifiant dédaigneusement de « boycott des cours » une grève votée dans les règles. J’ai vu un gouvernement apathique et sûr de lui parce que sachant bien, au fond, que les médias se chargeraient de faire perdre toute crédibilité au mouvement étudiant.
Heureusement, j’ai aussi vu des assemblées générales bien organisées et des participants respectueux des opinions divergentes quelles qu’elles soient. J’ai vu des membres du RATS (Rassemblement des artistes très sensibilisés) redoubler d’imagination pour faire passer notre message. J’ai vu une grande lucidité, mais pas de cette lucidité qui écrase l’espoir. Et par-dessus tout, j’ai vu des gens qui, eux, osent dire au gouvernement de Jean Charest que ce Québec qu’il en train de nous mijoter, nous n’en voulons pas. Que ce n’est pas ainsi que nous voyons notre avenir. La question des frais de scolarité n’est qu’un élément parmi tant d’autres. Oui, parmi nous, il y a quelques anarchistes, quelques aspirants Che Guevara nourris de rhétorique marxisante, quelques vandales. Mais le mouvement étudiant n’a jamais été parfaitement harmonieux : des sons discordants peuvent et doivent se faire entendre. Cependant, le fait que vous preniez appui sur ce fait évident pour discréditer notre démarche démontre un certain manque de discernement de votre part. Je vous cite une seconde fois : « mais qui peut croire que c’est dans ces manifestations où s’expriment des indignations gonflées à l’hélium idéologique par des professeurs complaisants dont la lecture sociale s’inspire de la gauche périmée que se trouve la solution aux problèmes de l’enseignement supérieur ? » Je passerai outre le fait que vous infantilisez les étudiants en les présentant comme des êtres incapables d’ébaucher une pensée qui leur est propre, comme des perroquets répétant les discours de leurs professeurs (j’exagère mon interprétation de vos mots, mais à peine…). Eh bien, si nous ne sommes pas la solution, nous sommes au moins la sonnette d’alarme. Si les étudiants ne descendent pas dans la rue pour défendre l’accessibilité aux études et pour dénoncer un plan de redressement qui met en péril la mission de l’UQAM, qui le fera à notre place ? Pas vous, si j’ai bien compris.
Julie Nadeau Lavigne
Étudiante au baccalauréat en études littéraires à l’UQAM
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